L’arbre – Interlude

Contribution de Véro Le Blaireau

 

Je voulais envoyer ce texte chez krapo depuis longtemps, mais j’avais hésité et hésité encore, un peu trop hésité puisqu’hélas, tout soudain, plus de krapo …

C’est vrai quoi, de nos jours, on ne sait plus comment l’humour peut être pris, surtout s’il est acide et  décapant … Voici donc ce texte chez les têtards. J’espère que vous l’aimerez et que je n’aurai pas le droit à une volée de bois vert !

 

J’habite dans une maison située non loin de la route. En bordure de cette route, près d’un virage, pousse un arbre. Quand j’étais enfant, c’était encore une route champêtre. C’est-à-dire poussiéreuse en été, boueuse au printemps et en automne, recouverte de neige en hiver : champêtre, donc, comme les champs eux-mêmes. Maintenant, elle est asphaltée, quelle que soit la saison.
Quand j’étais petit, sur cette route passaient des  charrettes de paysans, tirées par des boeufs, et seulement entre le lever et le coucher du soleil. Je les connaissais toutes, elles étaient d’ici. Les charrettes tirées par des chevaux étaient rares. Maintenant, sur cette route passent des voitures, nuit et jour. Je n’en connais aucune, elles arrivent de quelque part et disparaissent autre part.
Seul l’arbre est resté inchangé, vert depuis le printemps jusqu’en automne. Il pousse sur mon terrain.
Un jour, je reçus une lettre de l’administration. « Cet arbre », disait la lettre, « présente un danger pour les voitures, car il se trouve dans un virage et les véhicules peuvent s’écraser dessus. Il convient donc de le couper. »
Cela me préoccupa. Ce qui était juste était juste. L’arbre était effectivement dans un virage, il y avait de plus en plus de voitures, qui roulaient de plus en plus vite, sans faire attention. D’un instant à l’autre, l’une d’elles risquait de s’écraser contre l’arbre.
Je pris donc mon fusil de chasse, je m’assis sous l’arbre, et dès qu’apparut la première voiture, j’ouvris le feu. Mais je la ratai. Je fus incarcéré et passai en justice.
J’expliquai au tribunal que si je n’avais pas fait mouche, c’était uniquement parce que ma vue baissait, mais que si on me donnait des lunettes, je me débrouillerais sûrement mieux la fois suivante. Mais rien n’y fit.
Il n’y a pas de justice. C’est un fait qu’une voiture peut s’écraser contre l’arbre et l’abîmer. Mais enfin, il suffirait qu’on me donne des lunettes et un petit stock de munitions de service, et je monterais la garde en permanence. Pourquoi tout de suite scier cet arbre alors qu’il y a d’autres moyens de le prémunir contre tout accident ?
En plus, cela ne leur coûterait pas grand-chose, en dehors des cartouches. Ce n’est pas cela qui les ruinerait.

 

Slawomir Mrozek L’Arbre – Nouvelles 1 – Traduit du polonais par André Kozimor – Oeuvres complètes I – Les Editions Noir sur Blanc – 1990 – Pages 27 et 28 –

Je vous précise quand même que cette nouvelle a donné son nom au recueil, mais que ce livre n’est pas un recueil de nouvelles sur les arbres, loin s’en faut.

L’auteur sur Wikipedia

L’excellente maison : Les Editions Noir sur Blanc

véro le blaireau

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