Le mystère de l’Aigle impérial du Grand Serre (Isère)

En ce jour du 5 mai 2021, je vous propose de célébrer les 200 ans de la mort de Napoléon en vous dévoilant l’un des grands mystères du Dauphiné :
L’Aigle du Grand Serre.
Un phénomène étrange de la nature, tout autant fascinant qu’intrigant et qui à ce jour demeure encore inexpliqué.

Si vous pensiez que les géoglyphes ne se trouvaient qu’à Nazca ou en Angleterre, vous serez surpris de découvrir l’étrange dessin de la Montagne du Grand Serre.
Sur ce versant dénudé, une forêt naturelle prend la forme d’un aigle majestueux.
Fascinant, non ?
Mais ce n’est pas tout…
Là où le phénomène devient vraiment intrigant, presque un peu déroutant pour un esprit cartésien, c’est que cet aigle gigantesque n’est pas apparu n’importe où.
Il semble survoler la Prairie de la Rencontre, un site majeur dans l’histoire Napoléonienne lors de sa remontée à Paris pour la prise du pouvoir.
Vraiment étrange…
Comment l’emblème de Napoléon s’est retrouvé tatoué sur cette montagne après son passage en 1815 ?
Simple coïncidence ? Peut-être… à vous d’en juger à la lecture de cet article.
En revanche, ce qui est sûr, c’est que cet Aigle impérial fait fantasmer tous les esprits les plus imaginatifs 🙂

Un Aigle immense aux portes de Grenoble

Sur les cartes IGN, cette forêt en forme d’Aigle impérial est nommée le Grand Bois et située sur la commune de Cholonge sur le plateau Matheysin, réputé pour les célèbres Lacs de Laffrey.
Il s’agit d’une hêtraie naturelle étalée sur le versant dénudé de la montagne du Grand Serre entre 1200 et 1500 m d’altitude (NDLR le mot « Serre » désigne une montagne de forme allongée… rien à voir avec les serres du rapace 😉 ).
L’Aigle est représenté dans des dimensions immenses : son envergure, ailes déployées, est de 1600m et sa hauteur de 500m.
Son orientation Est / Ouest ajoute une part de mystère supplémentaire car la tête de l’Aigle est tournée vers le Nord, précisément la direction que prenaient Napoléon et sa troupe armée lors de sa remontée vers la Capitale.
Mais comme toutes œuvres d’art, il faut prendre un peu de recul pour bien l’admirer.
Il est particulièrement visible depuis la Montagne du Conest (sommet Lapeyrouse) et sur tout le balcon Est du Vercors (du Moucherotte ou Veymont). Il se remarque aussi dans d’autres perspectives et se distingue depuis la vallée de Grenoble jusqu’à Voiron.
En revanche, sa silhouette n’apparaît pas toujours aussi clairement. Le meilleur moment pour l’observer est en hiver, après une chute de neige à basse altitude. Mais l’oeuvre d’art est dans ce cas éphémère, car sur ce versant exposé plein ouest, la neige fond vite et la silhouette de l’Aigle a tendance à rapidement s’atténuer. Puis au printemps, le boisement sombre tranche également bien avec la repousse de l’herbe de l’alpage. Plus tard en saison, le contraste est moins prononcé.

L’Aigle plane au-dessus de Grenoble

Comme le témoin du passage de l’Empereur

Si cet étrange dessin était apparu sur une autre montagne, le mystère serait nettement moins intrigant. Mais son emplacement sur le versant du Grand Serre, dominant le site de la Prairie de la Rencontre, lui donne une toute autre dimension. En effet, c’est précisément sur ce lieu historique que s’est joué un tournant décisif dans l’histoire napoléonienne… et donc dans l’Histoire de France !
Pour bien prendre en considération toute l’ampleur du mystère, il convient de faire un petit rappel historique :
En 1815, Napoléon est de retour de son exil sur l’Ile d’Elbe. Il débarque en Provence avec une poignée de fidèles soldats et est bien décidé à reprendre le pouvoir sur Louis XVIII. Débute alors sa remontée sur Paris à travers les Alpes, sur ce qui deviendra plus tard la légendaire Route Napoléon. Un pari plutôt osé, puisque l’Empereur revient en France totalement démuni et sa grande armée est depuis longtemps décimée. Mais en chemin, le passage de l’Empereur ravive la passion du peuple et le flot de fidèles se joignant à lui grossit de jour en jour. « L’Aigle » survole les Alpes en à peine 6 jours, le 7 mars 1875, Napoléon arrive aux portes de Grenoble. Tout va se jouer désormais ici sur le plateau Matheysin à Laffrey. Le Gouverneur de Grenoble, inquiet de la progression de Napoléon, envoie immédiatement un détachement de l’armée royale pour stopper son avancée. Les deux armées se font face à face, le commandant ordonne de faire feu sur la cohorte de grognards. La suite de l’histoire est entrée dans la légende de Napoléon :
 » Napoléon descend de son cheval, s’avance vers eux, poitrine offerte, et leur dit :
« Soldats ! je suis votre Empereur. Ne me reconnaissez-vous pas?
Il fait encore quelques pas et déclare « S’il en est un parmi vous qui veuille tuer son général, me voilà ! »
Un cri immense retentit « Vive l’empereur ! » « 
La troupe de l’armée royale se joint à Napoléon pour une entrée triomphale à Grenoble.

Napoléon dira plus tard : « Jusqu’à Grenoble j’étais un aventurier. A Grenoble j’étais un prince, Paris s’ouvrait à moi »
L’événement de la Prairie de la Rencontre aura été décisive pour sa reconquête du pouvoir.
Bien-sûr, selon les historiens plusieurs versions de cet épisode napoléonien existent, dont l’une serait même à l’origine du nom du quartier de l’Aigle à Grenoble (mais c’est une autre histoire… 😉 ).
Dans ce contexte, on comprend mieux que cette forme héraldique de l’aigle impérial positionnée à cet emplacement ne peut pas être qu’une simple coïncidence de la nature.
Mais est-elle vraiment naturelle ? C’est nettement moins sûr…

Merci à Alain Guillard pour l’autorisation de reproduction de cette photo-montage issue de son site web du Gite La Source (depuis son Gite Jardin La Source*** à St-Jean-de-Moirans situé à 40km à vol d’oiseau, l’Aigle est aussi parfaitement visible) 🙂 🙂 🙂

L’Aigle napoléonien : phénomène naturel ou façonné par l’homme ?

Il en aura fait couler de l’encre cet Aigle impérial !
Chacun a son avis sur le sujet et de nombreux historiens se sont penchés sur ce mystère.
Dans son ouvrage culte « Les Mystères du Dauphiné« , Claude Muller nous livre sa version sur l’étrange phénomène. Il nous précise qu’un historien spécialiste du plateau Matheysin, René Reymond, a recherché dans toutes les archives locales s’il était fait mention de travaux ou d’une activité humaine qui auraient pu modeler cette forêt pour lui donner son aspect d’Aigle impérial. Pendant des années, il a compilé minutieusement le moindre document et n’a finalement rien trouvé sur des travaux de ce type… Il en conclut que la forme de l’Aigle est bien une étrangeté de la nature !
Le livre de Claude Muller date de 2000… vingt ans plus tard, nous avons la chance de disposer d’autres moyens, tout aussi incontestables, pour remonter le temps : la mise en ligne sur internet des anciennes photos aériennes ! 🙂
Grâce au site web de l’IGN – remonter le temps – il est possible de suivre l’évolution du paysage du Grand Serre de 1948 à nos jours. La comparaison de ces photos aériennes est riche en informations. On s’aperçoit très bien que la forme héraldique de l’Aigle était parfaitement représentée en 1948 et de toute évidence, présente depuis déjà de très nombreuses années. On remarque ensuite le passage d’une avalanche ayant laissé une profonde cicatrice sur l’aile droite de l’Aigle. Cicatrice qui mettra plus de 20 ans à disparaître. Mais le plus surprenant est de se rendre compte de la progression naturelle de la forêt sur ces alpages délaissés à partir des années 70. Une telle progression qui risquait de faire disparaître le légendaire dessin de l’Aigle…

En 2010, le dessin de l’Aigle (surtout la partie haute du contour) s’estompe au point de ne plus être capable de reconnaître l’emblème de Napoléon. Voilà qui est navrant à l’approche des festivités pour la grande célébration du bicentenaire de la Rencontre à Laffrey prévue en 2015…
Il va donc falloir forcer un peu le destin en procédant à une intervention minutieuse de bûcheronnage (réalisée par l’entreprise Aménagement Montagne Environnement – AME – ) pour profiler artistiquement l’Aigle du Grand Serre.
L’opération de chirurgie esthétique est parfaitement réussie et en 2013 l’Aigle impérial retrouve toute sa splendeur !

Nous avons pu remonter le temps jusqu’en 1948 grâce aux photos aériennes, mais à quoi ressemblait ce versant de montagne entre 1815 et 1948 ?
Est-ce que l’Aigle du Grand Serre était déjà présent ? Aucun cliché ne permet de l’attester. En revanche, il est possible de consulter en ligne la Carte d’Etat Major réalisée en 1866 (50 ans après le passage de l’Empereur à Laffrey). La précision de la carte n’est pas excellente mais suffisante pour remarquer qu’une forêt étalée sur le versant dénudé de la montagne était déjà présente à cet emplacement. Difficile d’en conclure si elle avait précisément la forme d’un aigle, mais ce n’est pas à exclure non plus…

Les cartes topographiques peuvent nous apporter d’autres indications intéressantes. Les cartes IGN reproduisent fidèlement le contour des forêts (à partir de photos aériennes) et on remarque que la version la plus récente de l’IGN n’a pas encore intégré le nouveau profilage du contour de 2012. Par ailleurs, la carte Openstreetmap se permet une certaine dose de liberté en schématisant nettement la silhouette du rapace et en étant la seule carte à la nommer « l’Aigle Napoléonien »…

Au final, il reste beaucoup de mystère autour de cet étrange dessin…
On sait toutefois qu’il était bien présent dès la 1ère moitié du XXème siècle et que sa forme est naturelle et non pas d’origine humaine.
Par contre, même si l’origine du dessin de l’Aigle reste énigmatique, il aura fallu une petite intervention de l’homme en 2012 pour continuer à entretenir le mystère… un si joli mystère qui vient étoffer la légende napoléonienne et qui fait la fierté des Matheysins 🙂 🙂 🙂

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11 réflexions sur « Le mystère de l’Aigle impérial du Grand Serre (Isère) »

  1. Ouah ! quelle découverte !
    L’Histoire mêlée à la Nature, deux de mes passions réunies.
    Ce mystère de l’aigle napoléonien qui plane sur la vallée grenobloise est fascinant.
    Bon d’accord il a bénéficié d’un petit coup de pouce (ou plutôt de tronçonneuse).
    Mais il reste digne des plus beaux cropcircles 😉
    Merci pour ce bel article si bien documenté et fort à propos !

  2. Bonjour,
    L’étude est intéressante mais je ne vois guère de mystère dans cet aigle. La forme du massif forestier ressemble vaguement à un aigle, on ne devine d’ailleurs qu’à peine la forme de la tête dans toutes les photos anciennes. Il a fallu l’intervention de l’homme (entreprise AME) pour la dessiner ! Quand à la carte OpenStreetMap, le tracé de la silhouette de l’aigle me semble abusif. Je suis moi-même contributeur OpenStreetMap, j’ai regardé la photo IGN et le plan du cadastre qui nous servent de support pour cartographier, le tracé impeccable de la queue n’a pas de réalité sur le terrain. On ne trace pas des contours géographiques pour faire correspondre une légende à la réalité !
    Au total je ne comprends pas ce que vient faire cette article dans un blog sur les arbres remarquables, blog par ailleurs très intéressant et indispensable.
    Meilleures salutations à tous.
    Joseph Chauveau

  3. Intéressant quoiqu’un peu tiré par les cheveux (ou les rameaux, au choix) si on considère la carte d’état-major sur laquelle il difficile de reconnaitre la forme ! A quelle époque remonte les premières mentions de cette curiosité?
    Néanmoins, une intervention humaine plus ancienne n’est pour autant pas totalement impossible, plus récemment plusieurs motifs ont été formés sur des massifs forestiers, je pense notamment à celui que tu nous avais présenté dans le Larzac :
    https://lestetardsarboricoles.fr/wordpress/2014/11/29/les-arbres-liberte-du-larzac-aveyron/
    mais aussi à d’autres à la gloire de dictature comme une croix gammée en mélèze dans le Brandebour en Allemagne et un dvx (duc) à la gloire de Mussolini en Italie…

    • Ah non Yves, cette fois-ci aucune intervention des martiens, ils n’ont jamais voulu passer sur le plateau Matheysin.
      Par contre, les OVNIs ont souvent été aperçus sur le massif voisin du Vercors… peut-être attirés par le dessin de l’Aigle bien visible depuis le Vercors ?
      😉

  4. Bonsoir Castor,

    Heureux de te lire, une fois de plus 🙂

    J’avoue que l’aigle ne m’a pas sauté pas aux yeux sur les photos. Même en vrai je suis passé à côté car, ayant eu l’occasion de me rendre en haut du téléphérique de Grenoble en 2018, la vue sur la ville et les montagnes était tellement belle et riche en détails que l’aigle en est devenu un détail discret. C’est en revoyant mes photos panoramiques que j’ai réussi à retrouver la forêt qui, de mon point de vue, a bien la forme d’un rapace.

    Comme l’a souligné Pat’, tu arrives à marier l’histoire & la nature de belle façon, le tout dans un texte agréable et bien illustré 🙂 et je vois que tu as bien repris en main le géoportail IGN !

    Merci pour cet article !

  5. Merci pour vos commentaires 🙂 🙂 🙂
    Je retrouve dans vos commentaires les différents ressentis habituels de ceux qui découvrent pour la 1ère fois l’Aigle du Grand Serre.
    Comme tous les mystères, il y a ceux qui trouvent cette étrangeté simplement surprenante, d’autres y voient un phénomène fascinant et mystique et puis il y a ceux qui n’y prêtent pas attention, qui n’y voit qu’une simple bande boisée.
    Le mystère de l’Aigle reste un grand classique repris systématiquement dans tous les ouvrages sur les mythes et légendes du Dauphiné, il fait parti de la culture locale et il méritait bien quelques petits coups de tronçonneuses en 2012 pour continuer à entretenir la légende 😉

  6. @Joseph : A propos de votre incompréhension sur la légitimité de cet article sur le blog, je me permet de préciser que l’auteur a souhaité mettre en avant non pas un arbre, mais une forêt remarquable toute entière de par sa forme originale et son lien légendaire avec un personnage historique.
    On est 100 % dans les clous 😉

    • Tu as raison Aurélien, merci de défendre mon article qui n’est pas hors-sujet 🙂 🙂 🙂
      Le blog des têtards n’est pas seulement un blog sur les arbres remarquables, il a une portée beaucoup plus large sur tous les sujets traitants de nos chères plantes ligneuses

  7. Bien vu l’artiste !

    Je ne suis pas bonapartiste, mais il est toujours intéressant de suivre l’évolution d’un milieu au cours des décennies.
    Un article dendro-culturo-historique, rien de moins !

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