A la recherche des plus hauts arbres de l’Isère…

Les derniers articles d’Aurélien et de Sisley nous ont fait découvrir les hauteurs incroyables de certains arbres exotiques introduits dans le Limousin et en Lorraine. Elles ont déclenché un véritable séisme, entrainant une avalanche de nouveaux records qui a balayé les anciennes références sur les hauteurs maximales possibles en France.
Mais qu’en est-il pour le département de l’Isère ? L’arbre le plus haut du département peut-il rivaliser avec ces nouveaux géants ?

Quel est l’arbre le plus haut de l’Isère ?

Par habitude (et pour des raisons évidentes de facilité…), les inventaires des arbres remarquables se focalisent principalement sur la circonférence des arbres, le critère numéro 1 retenu. Bien-sûr ce n’est pas l’unique critère, on peut aussi tenir compte d’un âge élevé, d’un lien avec un événement historique, ou encore d’une présence marquante dans le paysage pour considérer certains arbres comme remarquables. En revanche, la notion de hauteur est très rarement retenue comme unique critère de remarquabilité. Pourtant, la taille impressionnante de certains arbres peut être tout aussi fascinante. Qui n’a pas été émerveillé en se promenant dans une forêt cathédrale ou en se trouvant au pied d’un arbre immense ?
Si ce critère est rarement retenu, c’est souvent parce que la mesure de la hauteur n’est pas aussi facile à réaliser qu’un simple tour de taille pris au décamètre. C’est en effet une mesure délicate à appréhender avec précision et qui nécessite des appareils spécifiques souvent réservés aux professionnels (dendromètres à visée optique ou électronique).

Prospection dans l’agglomération grenobloise

Au cours de l’inventaire mené dans l’agglomération grenobloise de 2014 à 2020, la majorité des arbres ont été mesurés avec précision en hauteur soit au dendromètre optique Suunto (précision +/- 50cm) soit au dendromètre à ultrasons Vertex (précision +/- 10cm).
Il ressort de cet inventaire de belles surprises… Ce ne sont pas les espèces habituellement les plus hautes qui se sont hissées sur le podium des arbres géants grenoblois.
Dans le palmarès des plus hauts arbres de Grenoble, on ne retrouve en effet aucun résineux nord américains (ils ont été peu plantés dans la capitale du Dauphiné) mais essentiellement des feuillus.
Et à la grande surprise générale, c’est le Platane qui se place tout en haut du classement.
On trouve même deux platanes qui se disputent la 1ère marche du podium avec une hauteur identique de 46,50m.
Deux tailles identiques, mais deux silhouettes très différentes.
L’un est en port libre et étale sa gigantesque ramure dans le parc du Château de Sassenage, la résidence historique des Bérenger-Sassenage, l’une des plus puissantes familles du Dauphiné.
Ce Platane de 46,50m (une hauteur exceptionnelle pour l’espèce) mesure 6,30m de circonférence. Sa date de plantation n’est pas connue précisément.
A noter qu’un autre platane géant de 44m de haut lui fait face. Le parc du Château est d’ailleurs très riche en arbres remarquables et concentre quelques uns des plus hauts arbres du département (cf. article) ainsi qu’un Cèdre du Liban absolument hors-norme.

Le Platane du Château de Sassenage – 46,50 m

L’autre Platane géant (également 46,50m) se trouve dans un environnement totalement différent. Il est en plein centre ville de Grenoble dans le quartier de l’Ile Verte.
Une ambiance très urbaine sous la forme d’un alignement passant au pied de l’une des Trois Tours (celle nommée la Tour Mont-Blanc). Pour la petite histoire, les Trois Tours sont des points de repères notables dans le paysage grenoblois, elles sont comme les trois phares de la ville dans ce fond de vallon ultra plat. Avec leurs 28 étages s’élevant à 98m de hauteur, ce sont les plus hautes constructions de l’agglomération (elles étaient même à la fin des années 60, les plus hautes tours habitées d’Europe). Il est rigolo dans ce contexte de trouver au pied de la Tour Mont-Blanc les plus hauts arbres de Grenoble ! La nature chercherait-elle à imiter les prouesses du génie civil des hommes?

Dans cet alignement serré, la course à la lumière a poussé les platanes à atteindre une hauteur vertigineuse. Des hauteurs assez régulières et toutes supérieures à 40m. L’âge de la plantation n’est pas connu précisément, mais d’après les photos aériennes anciennes, ces platanes étaient déjà présents en 1925 (la construction des Tours en 1964 s’est intégrée directement dans l’alignement existant).

Les Platanes des 3 tours à Grenoble – maxi 46,50m
Les Platanes des 3 tours à Grenoble – maxi 46,50m

Suite de la prospection hors de l’agglomération de Grenoble

Au terme de ce premier inventaire, nous avions 46,50m comme valeur de référence pour la hauteur maximale à Grenoble… Une hauteur tout à fait honorable pour des feuillus, mais très éloignée des records de certaines espèces exotiques introduites en France dont une dizaine dépassent même 60m de haut !
Il semblait donc évident qu’il était possible de trouver plus grand (bien plus grand ?) en poursuivant les recherches dans le reste du département.
Et pour espérer franchir la première barre symbolique, celle des 50m de hauteur, tous les espoirs reposaient désormais sur les belles sapinières des massifs montagneux avoisinants…
Mais le problème c’est que du sapin, il y en a à l’infini en Chartreuse, Vercors et Belledonne… et ils paraissent tous GÉANTS !
Après plusieurs prospections décevantes en Belledonne où les plus grands sapins atteignaient péniblement les 40m de hauteur, je commençais sérieusement à désespérer de ne pas pouvoir trouver mieux que nos platanes grenoblois.
Il me restait cependant à tenter encore ma chance dans un dernier secteur de Chartreuse.
Alors poussé par l’espoir de trouver enfin l’Arbre géant de l’Isère, j’entrais religieusement dans la profonde forêt du Monastère de la Grande Chartreuse en me laissant guider par mon instinct de jeune Novice à qui la chance pourrait sourire. Je déambulais ainsi totalement déconnecté du temps présent, m’en remettant uniquement à la Providence et en invoquant St Crépin (Saint patron des arbres remarquables 😉 ). Je savais que Lui seul pourrait me guider dans ce dédale de sapins géants vers le Graal. Je m’enfonçais alors au plus profond de la forêt, étourdi par l’ivresse des cimes géantes en direction de la Chapelle St Bruno (NDLR ce fond de vallon est tristement célèbre suite au drame de la terrible avalanche qui a enseveli les premières installations des Chartreux en 1136).

Le Vallon du Monastère de la Grande Chartreuse
La zone autours de Notre Dame de Casalibus au potentiel prometteur…

C’est près de la chapelle de Notre-Dame de Casalibus (littéralement « Notre-Dame des cabanes », par allusion aux petites maisons qui servaient de cellules aux moines – wikipedia – ) que la sapinière est la plus majestueuse.
Cette forêt naturelle, mélange de sapins et d’épicéas, appartient aux Chartreux mais la gestion est confiée à l’ONF. Les coupes sont rares et permettent de conserver sur pied de très vieux sapins (âgés de plus de 200 ans) dans des dimensions remarquables. Les plus gros d’entre eux atteignent ici presque 4,50m de circonférence.

La Sapinière de Casalibus au début du printemps

C’est dans ce secteur prometteur que je décide de sortir mon dendromètre électronique. Et très vite, les premières impressions se confirment… De nombreux sapins dépassent 42 et même 44m de hauteur. Puis en continuant la prospection vers le ruisseau St Bruno, je repère un sapin très élancé, luttant depuis son plus jeune âge pour atteindre la lumière. Je me recule suffisamment pour parvenir à distinguer sa cime… je suis à près de 50m de distance lorsque je pointe mon viseur en direction de la mire accrochée à son écorce et… Bingo ! 47m de haut ! Ce sapin prend illico le titre de plus haut arbre de l’Isère, devançant ainsi les platanes grenoblois. Mais le malheureux sapin ne gardera son titre prestigieux qu’un court instant… puisque à peine quelques minutes plus tard, un nouveau champion est mesuré à une hauteur de 48m. Je continue à enchaîner les mesures avec une excitation grandissante, me disant que la barre des 50m n’est plus très loin. Mais au bout d’un moment, je finis par tourner en rond dans cette parcelle sans parvenir à trouver plus haut et finalement je ne sais plus vers quel arbre pointer mon dendromètre. Il faut reconnaître qu’avec de telles hauteurs, il est difficile depuis le sol de bien distinguer les cimes dominantes. Je prends alors un peu de recul pour avoir une meilleure vue d’ensemble de la sapinière. C’est à ce moment que je repère un sapin isolé tout près de la chapelle. Ce n’est pas le plus gros (circonférence 4,19m) mais sa flèche semble nettement plus haute que ses voisins. Je l’observe quelques secondes et je ressens comme un grand soulagement m’envahir, la pression redescend, je suis désormais totalement apaisé. Avant même de l’avoir mesuré, je sais que je l’ai trouvé, c’est lui le Géant que je suis venu chercher ! C’est sans surprise que le dendromètre confirme cette impression : l’écran affiche 51,5m ! Je renouvelle la mesure avec un angle différent, cette fois la hauteur est de 51m. C’est celle que je retiendrai pour déclarer « Casalibus » le plus haut arbre de l’Isère !

Une chance qu’il soit si près de la Chapelle de Notre-Dame de Casalibus. Plusieurs cartes postales anciennes (début XXème siècle) ont immortalisé notre champion isérois dans son jeune âge. Il a dû en voir défiler à son pied des générations de moines Chartreux montant régulièrement à la Chapelle St Bruno pour leurs offices.

En revanche, notre grand sapin n’est pas présent sur cette gravure de 1838. Il est difficile toutefois d’en tirer des conclusions car les gravures (comme les peintres) ne reproduisaient pas fidèlement les paysages mais avaient l’habitude de prendre quelques libertés artistiques…

Désormais nous avons un « vrai » géant de plus de 50m dans l’inventaire des arbres remarquables de l’Isère. Avec ses 51m, il reste toutefois très éloigné des records de hauteur enregistrés en France. Il est 15m plus court que le Douglas de Renaison dans la Loire, le tenant du titre du plus haut arbre de France avec 66,50m.
Les dernières découvertes d’Aurélien et de Sisley montrent l’écart important des hauteurs potentielles entre les essences nord américaines introduites au XIXème siècle et nos essences autochtones. Le titre de plus haut arbre de France se joue depuis déjà de nombreuses années entre 2 espèces californiennes : le douglas et le séquoia toujours verts.
Il faut se rendre à l’évidence que nos espèces forestières autochtones n’atteindront jamais 60m de hauteur. Les Sapins pectinés (Abies alba) et les Epicéas communs font parti de nos rares espèces forestières à être capables de franchir la barre symbolique des 50m de hauteur.
La hauteur actuelle du Sapin Casalibus n’est pas non plus un record pour l’espèce, actuellement détenu par le Sapin du Russey (Doubs) culminant à 54m de haut. Plusieurs Sapins Présidents du Jura dépassent aussi la barre des 50m.
En revanche, aucun autre sapin n’a été enregistré dans nos inventaires avec une hauteur de 50m dans toute la chaîne des Alpes.
Casalibus est donc le plus haut arbre de l’Isère, mais aussi le plus haut sapin de nos départements alpins… connu à ce jour 🙂
A noter qu’à Thônes en Haute-Savoie, un épicéa nommé le Nouveau Roi du Mont mesure 54m. 
Tandis que le plus grand épicéa relevé en Isère atteint 48m (secteur Chartreuse).

Les autres arbres immenses relevés en Isère

La vallée de l’Isère (secteur Grésivaudan) bénéficie de conditions particulièrement favorables pour la croissance des cultures… mais aussi pour les arbres : des sols alluvionnaires riches et profonds, un climat doux et torride l’été accompagné de pluies abondantes, la combinaison parfaite pour un cocktail explosif !
Dans ces conditions, les platanes et peupliers dépassent fréquemment les 40m de hauteur. Et dans les vieux parcs historiques, on peut trouver des essences exotiques culminants à des hauteurs rarement atteintes en France :
– A Uriage-les-bains (parc thermal et golf) on trouve un Calocèdre de 44m, un Aulne de presque 30m ou encore un Cyprès chauve de 37m de haut
– Dans le Parc du Château de Sassenage : un Platane d’orient de 41m et un Noyer noir de 39m
– Dans le Parc du Château de Vizille : un Copalme de 39m, un Hêtre pourpre de 37m et un Orme de 38m.

Quant aux essences exotiques habituellement géantes comme les séquoias, douglas, sapins de Vancouver etc, elles ont été très peu plantées dans les parcs du Dauphiné et ne ressortent donc pas parmi les arbres géants de l’Isère. A noter tout de même dans l’Arboretum de Gières un jeune séquoia sempervirens de 41m de haut âgé seulement de 50 ans…

On remarquera aussi qu’il n’y a pas de hauteurs remarquables pour le chêne en Isère (maxi enregistré à 32m de haut). La plupart des chênes isérois sont des arbres champêtres au port trapu, il n’y a pas de belles futaies de chênes avec des hauteurs de 35-40m dans le département.
Tout comme pour les Tilleuls, aucune hauteur remarquable n’a été enregistrée. Les Tilleuls relevés dans l’inventaire (assez nombreux en Isère, c’est l’arbre traditionnel des villages), sont souvent très vieux et ont leur houppier taillé. 


Mise à jour Juin 2021 :

et voilà que les actualités et les surprises continuent à s’enchainer à peine un mois après la mise en ligne de l’inventaire des plus hauts arbres de l’Isère, voici une nouvelle découverte :

Un groupe de Séquoias sempervirens dans le Parc de la Mairie de Tullins (le Clos des Chartreux) dont l’un des arbres atteint la hauteur vertigineuse de 48m.
Plusieurs séquoias bénéficient dans ce petit parc historique de la fraîcheur du plan d’eau pour atteindre de belles hauteurs.
Pour le moment, ce séquoia ne remet pas en question la suprématie actuelle du Sapin Casalibus mais il montre que les résineux nord-américains ne sont pas loin dans la course et que dans les prochaines années, ils pourraient bien bouleverser le classement des plus hauts arbres, comme c’est le cas déjà dans de nombreux autres départements…

Séquoia sempervirens de 48m de haut dans le Clos des Chartreux à Tullins
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11 réflexions sur « A la recherche des plus hauts arbres de l’Isère… »

  1. Et bien voilà la preuve qu’il y en a pour tous les goûts sur la page des Têtards Arboricoles.
    Des mesures en veux tu en voilà !
    Agrémentées des aventures du Castor Masqué au pays des Chartreux. (t’es même pas tombé en hypothermie pour avoir droit à une gorgée de liqueur verte ?)
    Bon c’est pas tout ça mais maintenant va falloir trouver des guirlandes à la hauteur !!! (on a encore 8 mois pour ça) 😉

  2. Oui, l’élection de Casalibus aurait pu être célébrée avec un petit verre (vraiment petit car c’est tout de même bien dosé 😉 ) de Chartreuse verte 🙂
    Pour les guirlandes, je vais demander de l’aide aux Chartreux de m’en confectionner (ils doivent bien avoir un peu de temps libre lors des longues soirées d’hiver… ) et on installera tout ça à la St Crépin !!

    Merci Pat’ pour ton commentaire 🙂

  3. Salut Aurélien !
    et merci ! Le peuplier noir de 41 m est-il un cultivar ‘Italica’ ? Dans le cas contraire (peuplier noir pur jus), ce serait le plus haut de France !!!

    • Bonsoir,

      le peuplier relevé à 41m est un peuplier noir d’Italie, il est en bordure de l’Arboretum de Gières.
      Pour le moment, il n’y a pas d’autres peupliers au-delà de 40m relevés dans le cadre de l’inventaire en Isère, mais il semble évident que ce ne soit pas un cas unique dans la vallée du Grésivaudan, il faudrait poursuivre les mesures pour en trouver d’autres.

    • J’ai mesuré au Nikon F.P. plusieurs P. nigra ‘Italica’ encore plus hauts dans le secteur Argelès-Lourdes : 43,4 m pour le plus haut entre Lourdes et Lugagnan, au bord du Gave de Pau ; 42,2 ensuite à Argelès-Gazost, et 42,1 pour un peuplier voisin du premier.

  4. Bonjour Castor,

    Une quête haletante qui a dû te prendre au tripes lorsque tu as vu les records de hauteurs des sapins s’ajouter les uns après les autres. Bravo pour ces découvertes !
    Les platanes sont également hors du commun de par leur hauteur, même s’ils sont distancés par ceux de Lavérune que nous avait fait découvrir, qui flirtent avec les 53 mètres !

    Tu as raison sur le fait que les mesures de hauteur ne sont pas assez mises en avant dans les inventaires d’arbres. C’est vrai que sans dendromètre/télémètre, c’est compliqué, mais même équipé, on peut facilement se tromper si on ne sais pas bien faire.
    Merci pour l’article 🙂

    • Il reste encore tant de découvertes à faire sur les hauteurs maxi et potentielles de nos arbres remarquables, on est bien loin de connaitre leurs limites 🙂
      Il y a des heures de vol en perspective pour ton drone, Aurélien 😉

  5. Bravo !

    Que de nouvelles mesures. Je suis content que la palme revienne à un indigène qui plus est le magistral sapin blanc. Une espèce dont j’ai finalement pas tant de recul que ça et qui a pourtant un fort potentiel.
    Le plus grand de Suisse (on voit clairement l’utilité des drones) :
    https://www.monumentaltrees.com/fr/che/neuchatel/valdetravers/17372_divisionforestirecov113/

    Sinon, les records que je trouve hors du lot, sont pour moi le marronnier d’Inde et le platane hybride.
    Et n’oublions pas que le record européen des espèces indigènes, toujours détenu par un épicéa commun de Slovénie, peut nous inciter à mieux étudier les résineux autochtones bien souvent repoussés et mis dans l’ombre des exotiques à meilleurs rendements, bois, esthétiques,…
    https://www.monumentaltrees.com/fr/svn/koroska/ribnicanapohorju/4254_sgermovakmetija/8569/

    Bonne continuation.

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