L’imagerie aérienne : Une formidable machine à remonter le temps

Le passé d’un arbre, c’est toujours une part de mystère. Les textes historiques et les cartes postales anciennes peuvent donner de précieux indices … à condition que l’arbre ait été le témoin de faits historiques datés ou celui des premiers pas de la photographie !

Et s’il était possible de remonter le temps ?

Je voudrais vous présenter une astuce très récente qui vous permettra de mieux connaître la typologie et l’histoire d’un lieu donné et de suivre la croissance d’un ou plusieurs arbres d’année en année, une astuce capable de montrer des éléments oubliés du passé et de trouver des réponses. Bref, une véritable machine à remonter le temps.

L’imagerie aérienne du Géoportail IGN

Vous connaissez très probablement les images satellites les plus consultées au monde qui figurent sur Google Maps ou Google Earth. Ces plans libres d’accès offrent des paysages réalistes de notre monde, avec une précision de plus en plus étonnante.

Le Géoportail IGN, propulsé par les deux établissements publics que sont l’IGN et la BRGM, fonctionne de la même manière mais se focalise davantage sur la France et les DOM – TOM avec des clichés pris par avion, capables d’offrir des détails encore plus précis. De plus, un accès à des images aériennes historiques, parfois vieilles d’un siècle, élargissent la possibilité à presque tous d’accéder à des éléments encore inconnus des générations plus anciennes.

Suivre le passé des arbres, mais pas que !

Le potentiel révélateur de ces images montre bien plus que l’évolution des arbres. On peut par exemple savoir à quoi ressemblait un quartier résidentiel à l’époque ou encore constater la regrettable suppression des haies naturelles entre les champs au fil des années, phénomène flagrant entre les années 50 et aujourd’hui. L’expansion des forêts est aussi bien visible grâce à ces images mais dans cet article, nous allons jouer les détectives pour observer le passé des arbres remarquables. Afin d’illustrer le potentiel de ces images anciennes, voici quelques exemples de révélations :

Pourquoi avoir planté un arbre exotique, de grande valeur à l’époque, dans un champ proche d’une ferme ? Voici ce que montrent les photos accessibles sur le Géoportail (cliquer sur l’image ci-dessous pour agrandir) :

Une photo de 1949 nous éclaire sur le passé de cet arbre (pointé par une flèche rouge). Il se trouvait à priori dans un beau parc à l’anglaise, ce qui justifie complètement sa plantation, le séquoia étant très prisé dans ce genre d’aménagement à l’époque. Pour la petite histoire, le château fût brûlé durant la seconde guerre mondiale et les pierres constituant les ruines furent vendues, tout comme la quasi-totalité des arbres du parc visiblement ! Le séquoia est l’unique vestige qui peut témoigner d’une vie aisée oubliée.

  • Autre cas, non pas une découverte mais un constat visible : comparons deux vues aériennes de l’arboretum de la Jonchère Saint-Maurice en Haute-Vienne, prises au même endroit, entre 1996 et 2000, incluant le passage de « Martin » la tempête du siècle de 1999.

La mairie, qui faisait l’état des lieux quelques jours après la catastrophe, estimait que 50% des spécimens de la collection avaient été détruits. Comme on peut le voir ci-dessus, sur cette période de quatre années, il manque effectivement un sacré paquet d’arbres !

Voilà, vous commencez sans doute à comprendre l’intérêt de ces images. A noter que plus les arbres sont gros et isolés, plus le résultat peut être affiné. A l’inverse, tenter d’analyser le passé d’une aubépine dans une haie champêtre est forcément plus délicat (même si nous pourrons maintenant compter sur les programmes de replantation des haies (Prom’Haies), pour fournir des repères intéressants).

A l’heure où j’écris ces lignes, le Géoportail qui donne accès à l’imagerie aérienne est consultable librement et gratuitement. C’est d’autant plus appréciable que si l’on commence à maitriser la technique, on peut en devenir accro. Pour vous montrer un peu plus de potentiel et de pratique, voici un dernier cas :

Le séquoia de Chauvigny, véritable arbre de la liberté ?

Dans la ville de Chauvigny (86300), l’arbre de la liberté est un séquoia géant (encore un !) d’une hauteur d’environ 28 mètres qui possède un tronc mesurant 5m70 de circonférence à 1m50 du sol. Pour les connaisseurs, à première vue, il s’agît d’un séquoia sans originalité particulière.

A côté de cet arbre, un panonceau précise :

« Ce séquoia a été planté le 29 février 1948 pour célébrer le centenaire de la naissance de la 2ème république ».

Un rapide calcul permet de déduire que cet arbre n’aurait que 72 ans seulement et aurait bénéficié d’un accroissement annuel moyen du tronc de presque 8 cm (7,91 cm pour être exact). Cela est possible mais vraiment impressionnant ! On serait tenté de croire que cet arbre est beaucoup plus vieux. D’ailleurs, en 1999, l’association « Vienne Nature » posait déjà la question dans son ouvrage ‘Les Arbres remarquables de la Vienne’ page 41 :

« Un séquoia géant (circ. 4.77, haut. 25m, env. 10m) pourrait être l’arbre de la Liberté planté en 1948, mais les mensurations semblent indiquer un autre arbre… »

Le doute subsiste et le détective Géoportail IGN entre à nouveau en action !

Une fois sur la page d’accueil, il vous propose de :

  • Taper « Chauvigny » dans la barre de recherche
  • Sélectionner l’onglet « Cartes » en haut à gauche pour afficher les photographies aériennes

Voici ce que l’on peut voir :

La flèche rouge indique notre séquoia. L’ombre qu’il produit sur le sol nous donne une idée de sa taille par rapport à l’allée de tilleuls argentés qu’il côtoie. En consultant la légende, on apprends que la photo aérienne prise à cet endroit date de 2017. Maintenant, comment accéder à des images plus anciennes ?

Toujours dans l’onglet « Cartes » :

  • Descendre plus bas
  • Cliquer sur « Remonter le temps » pour être alors être dirigé vers le site dédié.

Remonter le temps, qui n’en a jamais rêvé ?

Une carte s’affiche avec une chronologie d’années défilantes.

Une fois l’année sélectionnée, une zone orange indique la partie de la carte photographiée à ce moment-là.

Dans cette zone :

  • Essayer de repérer les points oranges qui désignent les endroits où les clichés ont été pris (une photo par point et penser à prendre du recul sur la carte).
  • Puis, sélectionner le point qui englobe la zone ciblée.

Dans notre cas, je clique sur un point qui fait apparaître une zone où figure le séquoia … en 1945 !

1945

Pour celles et ceux qui connaissent bien une ville et qui sont curieux de voir à quoi elle ressemblait 75 ans plus tôt, je conseille vraiment cette expérience. Par exemple, sur cette photo, on peut voir les vestiges de l’ancien pont de Chauvigny détruit par les Allemands durant la seconde guerre, ainsi que le nouveau, visiblement en pleine construction ! Tout cela à portée de clic, génial non ?

Bref, pour en revenir à notre enquête, pas facile d’y voir clair, mais il y a un point bizarre qui pourrait être notre séquoia…ou pas ! (ne pas hésiter pas à cliquer sur les images de l’article pour zoomer).

Si la qualité des photos est encore aléatoire, elle a, cependant, tendance à s’améliorer au fil des années. Il faudra également de bon repères pour retrouver une zone précise car les photos sont brutes (aucunes indications de nom de ville, de rue, de voie etc.) et certains clichés peuvent couvrir plusieurs dizaines de kilomètres.

1947

On constate une nette amélioration de la qualité photo et le verdict tombe. Un an avant la plantation supposée du séquoia, on voit clairement sur le cliché que l’emplacement où l’arbre est censé figurer était bel et bien vide à l’époque. Mais alors, quand a-t’il été planté ?

1958

Dans une série d’autres clichés disponibles entre 1947 et 1957, aucun ne proposait un niveau de détails suffisant pour pouvoir prouver quoique ce soit. Mais en 1958, si on y regarde de près, on peut apercevoir un minuscule point, probablement notre séquoia âgé de 10 ans environ.

1961

Là, notre séquoia apparaît plus nettement, encore timide aux côtés de l’allée de tilleuls.

1983

20 ans plus tard : Sacrée poussée de croissance pour le séquoia !

1993

Premiers clichés en couleur dans cette zone, la haute qualité tutoie celle des images aériennes du XXIème siècle.

2000-2019

Pour des dates assez récentes on peut :

  • Voir des images aériennes dans la rubrique : Accueil>Fonds de Carte>Territoires et Transports>Imagerie aérienne et satellitaire
  • Consulter des cartes couvrant les périodes 2000-2005 (Voir image ci-dessus) ou même 2006-2010.
  • S’attarder sur le satellite SPOT 6 qui propose chaque année, des vues allant de 2014 jusqu’à 2019 (voir ci-dessous).Toutefois, on notera que ces clichés satellitaires (exemple ci-dessous) sont nettement moins précis que les photos aériennes, ce qui est normal, étant donné qu’elles sont prises de beaucoup plus haut !

En bref, pour notre séquoia chauvinois, force est de constater que les indications du panonceau sont exactes. On a donc un arbre qui grossit très vite et qui semble prometteur.

Conclusion

Il y en aurait davantage à dire au sujet de ces images aériennes mais je vais m’arrêter là pour ne pas rendre cet article plus imbuvable qu’il ne l’est sans doute pour celui qui découvre. En espérant que ce thème vous aura été utile, n’hésitez pas à me poser des questions ou faire des remarques dans les commentaires, concernant la prise en main de cet outil pas toujours évident à dompter 😉

Le cadastre romain d’Orange de 77 après Jésus-Christ, les plans-cavaliers du XVIème siècle, le cadastre napoléonien sont les dignes prédécesseurs de Géoportail. Le cadastre actuel et les nouvelles technologies continueront de dater les phases de notre Histoire. Ils ont toujours été et resteront des outils de gouvernance pour l’aménagement de l’espace (urbanisation, environnement). Le métier de détective des arbres a de beaux jours devant lui !

Martine rouquat

Merci à Martine Rouquat pour la mise en forme de l’écriture.

*Toutes les images aériennes et satellitaires figurant dans cet article sont issues du Géoportail IGN

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7 réflexions sur « L’imagerie aérienne : Une formidable machine à remonter le temps »

  1. Ouah très intéressant cet article illustré par l’exemple !
    Impressionnante démonstration pour le séquoia de Chauvigny.
    Même si je connaissais déjà Géoportail. Je m’en sers pour mes « recherches historiques » locales.
    J’aime bien découvrir comment d’autres personnes se servent d’un tel outil.
    C’est toujours enrichissant d’avoir plusieurs points de vue (c’est le cas de le dire 😉 )
    Je n’y suis pas allée depuis assez longtemps mais mon coin de campagne gardoise n’était pas aussi riche en passé photographique que peut l’être une ville.
    Pour le 1er séquoia il est étonnant qu’ils l’aient gardé comme ça au milieu d’une terre labourée…
    Merci Aurélien !

  2. Très bon article, et fort utile pour qui ne connaissait pas et qui me donne envie de retourner investiguer !
    J’utilise cet outil, ça m’a effectivement permis d’apporter des réponses à mes interrogations sur certains arbres. Je pense notamment à un ensemble de saules têtards, j’ai pu constater en superposant une vue actuelle et la carte d’état-major 1820 1886 qu’il marquaient l’ancien lit d’un cour d’eau probablement détourné lors de la création du canal de l’est fin 19ième.

    Ce qui est pratique, c’est de pouvoir superposer les différentes photos ou plan tout en en réglant l’opacité, ça facilite le repérage.
    Autrement il existe géobretagne, qui est issu de ces données ou la vue actuelle et la vue de 1950 sont mises en parallèle avec un pointeur qui se déplace au même endroit.

    https://geobretagne.fr/sviewer/dual.html

  3. Très bel article, bien expliqué pas à pas avec des exemples à l’appui.
    Bravo Aurélien.
    L’énigme sur l’âge du séquoia est surprenante, je n’aurai pas pensé qu’il était si jeune, belle preuve en image ! As-tu extrapolé son accroissement pour savoir en quelle année il va rejoindre la ligue 1 (les 10m de tour) ?
    Je connaissais ces possibilités de Geoportail mais je n’ai pas le reflexe d’y aller souvent, je me contente souvent de l’onglet historique de Google earth, nettement moins efficace puisqu’il s’agit de photos satellite et non de photos aériennes.
    J’y retournerai désormais plus souvent 🙂

  4. Merci à tous pour vos retours 🙂 je ne pensais pas que vous étiez autant à connaître le géoportail !

    @Pat : Oui c’est intéressant de voir comment d’autres personnes utilisent un outil aussi spécifique. J’imagine qu’il doit être utilisé encore différemment avec des historiens qui cherchent la trace de bâtiments par exemple.

    @Cyrille : Je confirme, Chauvigny, c’est une belle citée de caractère dans son écrin.

    @Yannick : Hé oui tu as raison, je ne l’ai pas mentionné dans l’article mais on peut aussi exploiter les cartes de l’état major, certes moins précises, mais qui peuvent apporter des réponses tout autant. Génial ce site GéoBretagne !

    @Castor : Je n’ai pas extrapolé sa croissance car, sauf erreur de ma part, plus le séquoia vieillit, plus il grossit vite non ? Mais il va devenir gros sans doute ! Google earth est très bien aussi pour un historique de qualité qui remonte aux début des années 2000 🙂

  5. J’ai suivi pas à pas ta méthode « Remonter le temps » pour retrouver l’historique du Platane urbain coincé entre deux murs de béton à Grenoble.
    Le résultat est génial !
    Je suis resté totalement médusé en découvrant comment son environnement à évoluer au cours des 70 dernières années.
    C’est incroyable de découvrir comment il a échappé à chaque nouvelle transformation du site.
    Cet arbre est un rescapé miraculeux de la folie du béton 🙂 🙂 🙂
    A voir en fin d’article :
    https://lestetardsarboricoles.fr/wordpress/2020/10/19/quelle-place-pour-larbre-en-ville/

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