La forêt d’eucalyptus de la Marine de Porto (Corse)

Voici un petit coin de paradis, comme il en existe tant sur l’île de Beauté… Sauf que celui-ci présente ce petit plus « arboricole » qui devrait fasciner tous les amoureux de beaux arbres.
A l’embouchure d’un petit fleuve côtier, une forêt d’eucalyptus centenaire est nichée entre les roches rouges de la réserve de Scandola.
Je suis tombé sous le charme de ce site unique dans les années 90 mais il aura fallu attendre mars dernier (juste avant le confinement) pour que je prenne les mensurations de ce peuplement d’eucalyptus remarquable et historique.

Je tiens à remercier avant tout Armand Gelpi pour toutes les informations historiques très précises qu’il m’a communiquées sur le Golfe de Porto et pour son autorisation pour la reproduction des cartes postales et photos anciennes. Un travail de collecte et de mémoire remarquable que M. Gelpi partage avec passion sur son blog : Ota Porto Nostalgie.

Présentation du contexte :

N’oublions pas que les Corses sont avant tout des montagnards et que la plupart des villages historiques sont éloignés du bord de mer.
A l’origine, il y a le pittoresque village d’Ota, accroché à la montagne, au pied de la vaste Forêt d’Aïtone. Au fond de la vallée, Porto, un petit fleuve côtier qui finit sa course lentement formant une zone marécageuse avant de rejoindre la Grande Bleue. A l’embouchure du fleuve, quelques maisons de pêcheurs ont trouvé leur place près d’une ancienne Tour Génoise. C’est le port d’Ota…
Son activité se développe néanmoins à la fin 19ème – début 20ème, pour l’export du granit rose, de l’essence de térébenthine et des belles grumes de Pins laricios en provenance d’Aïtone et du Valdo Niello. Une activité économique remplacée vers 1920 par un tourisme balnéaire mais qui ne connaîtra pas un grand essor à cause des possibilités de développement limitées sur ce site.

Pourquoi des eucalyptus à cet emplacement ?

Cette plantation d’eucalyptus a une place bien particulière dans l’histoire de la Corse. Elle fait partie d’un vaste programme lancé sous l’impulsion de Napoléon III et du Conseil Général de Corse en 1888.
L’objectif est d’assainir les zones marécageuses du littoral (la malaria faisait des ravages) par des travaux d’ensablement et de plantations d’eucalyptus. Cette espèce australienne a été choisie pour sa vitesse de croissance dans les milieux hostiles et… parce que le parfum qu’elle dégage a la réputation de chasser les moustiques (ce n’est que bien plus tard que l’on démontrera que l’eucalyptol joue effectivement un rôle dans le blocage du développement juvénile de certaines larves d’insectes).

La 1ère tranche du projet vise 4 foyers marécageux sur la Côte occidentale, correspondant à chacun des grands Golfes de l’île :
– Les marais de Porto
– Les marais du Liamone (Golfe de Sagone)
– Les marais de Campo dell’Oro (aéroport actuel) et d’Agosta (Golfe d’Ajaccio)
– Les marais de Porto Pollo (Golfe du Valinco).

Les marais de Porto, d’une surface de 6 hectares, sont asséchés en 1889-1890 par un apport de sable de la grève voisine et complétés par des plantations d’Eucalyptus globulus. La mise en oeuvre du chantier est confiée à M. Louis Defranchi (Ponts et Chaussées). En complément, quelques eucalyptus sont également plantés près des habitations et en bords de routes.

Simultanément, les marais de la Côte orientale (Porto-Vecchio et Biguglia) connaissent les mêmes types de travaux d’assèchement par plantations d’eucalyptus.
En revanche, le plus grand massif d’eucalpytus (700 hectares dans la Plaine d’Aléria) est beaucoup plus récent, il date des années 70 et avait un objectif différent de production de bois pour l’industrie papetière.

Ces plantations d’eucalyptus ont connu par la suite très peu d’entretien. Celle du Golfe de Porto a juste bénéficié de quelques regarnis dans certaines trouées, tout particulièrement dans la zone de l’arrière plage. D’autres espèces ont été à ce moment introduites (E. camaldulensis…).
La Forêt d’Eucalyptus de Porto (inscrite désormais sur les Cartes Topo IGN) n’a jamais trop souffert des incendies. Le plus important date des années 70, mais seuls une dizaine d’arbres ont légèrement été touchés. Le dernier incendie remonte à 2015 (voiture incendiée près d’un eucalyptus) mais rapidement maîtrisé par les pompiers. Seuls trois arbres avaient été touchés mais sans grande gravité.

Plusieurs classes d’âge sont représentées dans ce peuplement. Parmi lesquelles on distingue une dizaine d’eucalyptus aux dimensions très imposantes pouvant être issus de la plantation d’origine de 1885. Leur état sanitaire est assez dégradé, bases du pied abîmées par plusieurs passages de feux et des bris de branches. La majorité de ces vieux eucalyptus sont le résultat de la fusion de plusieurs tiges. Mais l’un d’entre eux sort vraiment du lot avec son pied unique et sa dimension gigantesque. Un tour de taille supérieur à 7,50m et une hauteur hallucinante de 46m ! 
C’est tout naturellement que je lui ai donné Le surnom d’Arbre Cinto (sommet Corse) !

A proximité, d’autres eucalyptus ont une circonférence comprise entre 7 et 8,50m. Il s’agit pour l’essentiel d’arbres multipieds. Lorsque la cime n’est pas cassée, les hauteurs franchissent allègrement la barre des 40m et peuvent même atteindre 45m… venant ainsi frôler le sommet de l’Arbre Cinto.

Des travaux de bûcheronnage ont débuté quelques jours après mon dernier passage dans le Golfe de Porto. Ils visent à supprimer les eucalyptus devenus trop dangereux (pieds pourris, bris de cimes…).
En effet, plusieurs accidents se sont produits par le passé à cause de bris de branches et d’arbres. Un accident mortel est même à déplorer dans les années 60. Le dernier incident est survenu au cours de l’été 2019 suite à la chute d’une branche sur un bus en stationnement. Des travaux prévoient également un rajeunissement du peuplement par de nouvelles plantations avec d’autres espèces d’eucalyptus et en prenant soin de préserver un joli bouquet d’aulnes en bordure du parking côté littoral.
Un projet d’aménagement très détaillé et ambitieux avait été déposé en novembre 2018, mais il n’a pas été retenu car la zone, classée en risque inondation, n’est pas adaptée à une ouverture sécurisée au public. La commune a cédé pour cette raison la gestion de cet espace sensible à l’ONF.

Je vous propose de continuer ce voyage arboricole soit :

  • Vers Piana, par l’une des plus belles routes de France à travers les célébrissimes Calanques rouges. A l’entrée du village, un alignement d’eucalyptus est remarquable. Il a été planté en 1890, quelques années après l’ouverture de la route menant à Piana (1865). Cet alignement a fait l’objet d’un article par Sisley en 2009 sur le blog du Krapoarboricole. En revanche, le plus impressionnant des eucalyptus (près de 8m de tour de taille !) a été abattu depuis de nombreuses années pour des raisons apparentes de gêne à la circulation (route très fréquentée par des autocars en période estivale). Le plus gros de l’alignement mesure actuellement 4,62m de circonférence. Au centre du village, à découvrir un Belombra historique (article).
  • Vers la Forêt d’Aïtone et le Col de Vergio en direction des plus beaux Pins laricios dont certains culminent à 50m de hauteur. A ne pas manquer sur cette route D84 au niveau de Foccichia (Marignana) à 16 km de la Marine de Porto, un vénérable Châtaignier à bout de souffle. Il vit assurément ces derniers jours, mois ou années (on ne sait jamais avec le châtaignier 😉 ). Trop proche de la route, une bonne partie du talus s’est effondrée avec les fortes pluies hivernales. Son tronc, dont un bon tiers est arraché, mesure encore 10,50m de circonférence ! Il fait parti de ces châtaigniers colosses que la Corse a su conserver dans son patrimoine.

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9 réflexions sur « La forêt d’eucalyptus de la Marine de Porto (Corse) »

  1. Impressionnant, je n’avais jamais vu d’eucalyptus aussi anciens en France. Connaît on l’origine des plants ? Tasmanie ?
    Merci castor pour cet article

  2. Bonjour à tous !

    Merci pour ce parcours historique sur 130 ans !
    C’est plaisant de voir l’évolution d’un lieu grâce aux archives. Et dire que je suis passé à quelques centaines de mètres..

    Navré d’apprendre que le colosse de Piana n’est plus, c’est sûr que son emplacement n’a pas aidé.
    J’ai quand même pas mal sous-estimé les hauteurs de ces espèces, avec 30 m je me mouillais pas pour un sous 😉

  3. Bonjour Castor,

    Merci pour ce nouvel article richement documenté. Déjà, les comparaisons de croissances sur les photos historiques sont vraiment top pour se rendre compte. C’est toujours intéressant de voir comment un ou plusieurs arbres ont évolué dans le temps. J’adore !
    Ensuite, je ne pensais pas qu’il existait des eucalyptus si gros en France. Dommage que celui de la route de Piana ait disparu… Encore plus si sa disparition est liée à une gêne pour la circulation !
    Du coup, l’eucalyptus « MonteCinto » devient le plus grand arbre de Corse ? Tu le sous-entends mais j’aimerais être sûr 🙂

  4. Merci pour vos commentaires 🙂

    @Eric : oui en cette période de confinement il est bon de pouvoir s’évader virtuellement vers des horizons paradisiaques 🙂 Et pas besoin de remplir des Attestations pour s’évader sur les Têtards 😉

    @ Mickaël : je n’en connais pas non plus de si vieux, mais il est rare de pouvoir disposer d’une telle précision sur l’historique d’un peuplement remarquable. Pas d’infos non plus sur l’origine des plants. Il faut se rendre compte que le programme de reboisement pour l’assèchement des marais Corses était très ambitieux (plusieurs dizaines (centaine ?) d’hectares concernés) et a du nécessiter un programme de multiplication en pépinière de grande envergure. Peut-être se sont-ils rapprochés d’autres grands projets de reboisement en eucalyptus (Espagne, Italie… ?) à la même époque pour se fournir en plants ?

    @Sisley : c’est toujours regrettable de voir disparaitre un monument végétal tel que celui que tu avais présenté sur le krapo. C’est sûr qu’au moment de sa plantation en 1890, ils n’avaient pas prévu que ces petits arbres australiens pourraient atteindre 8m de tour de taille et que des autocars allaient devoir se croiser sur cette petite route de montagne 😉

    @Aurélien : non-non l’Arbre Cinto (malgré son surnom 😉 ) n’est pas le plus haut arbre de Corse. Dans les plus belles forêts de laricios (Valdo-Niello, Aïtone), les hauteurs dépassent régulièrement les 40m. Il est aussi fortement probable que d’autres eucalyptus aient des hauteurs similaires dans les autres plantations historiques de l’Ile. Si ton voyage est toujours maintenu pour cet Eté, n’oublie pas ton drône 😉

  5. Super ces deux articles ! La Corse est un gisement inépuisable de vieux arbres, en plus son climat et son relief permet la croissance d’une grande variété d’essence.

    Je suis impressionné par ces vieux eucalyptus, il est intéressant de voir leur vieillissement hors de leur aire d’origine. Par contre hormis de belles hauteurs, les circonférences ne sont pas si importantes pour des arbres qui dans les premières décennies de leur existence poussent comme des haricots magiques…

    Dommage pour le châtaignier… As-tu été visiter des châtaigneraies anciennes, tel que celle de Pianellu?

    • Bonjour Yannick,

      oui il est rare de voir des eucalyptus dans ces dimensions en France, à l’exception de quelques sites très localisés dans le Var.
      Mais en Europe la Terre Promise de l’Eucalyptus reste le Nord-Ouest de la péninsule ibérique (Galice et Nord Portugal) mais leur introduction est probablement plus ancienne et l’influence océanique est plus favorable que les conditions méditerranéennes.

      • Super reportage. Eucalyptus globulus est d’une introduction ancienne en France. Dès le début de la seconde moitié du XIXe siècle on a tenté sa culture assez largement sur le littoral français, même au nord. Les grands acclimatements de végétaux exotiques comme C. Naudin ont assuré sa promotion et sa diffusion. Il en existait de très gros à la pointe Bretonne, mais le gel vers 1985-1987 a eu raison d’eux (au mieux ils sont repartis de souche), car il ne s’agit pas de l’espèce la plus rustique loin de là (E. gunnii, E. viminalis, E. pauciflora etc… sont plus résistants). On voit donc à nouveau quelques beaux E. globulus dans la région brestoise ou sur les îles (Bréhat) mais qui n’ont généralement pas plus de 50-60 ans mais il serait intéressant d’en faire l’inventaire. Ses gros fruits en forme de « boutons de culotte » le rendent facile à identifier.

        • Merci pour votre commentaire et pour les informations complémentaires. C’est vrai que le gunnii a la préférence depuis le grand gel de 87, hors zone méditerranéenne. Une chance qui nous permet de pouvoir admirer des eucalyptus dans une grande majorité des régions françaises parfois même dans de nombreux petits jardins privés. Ces espèces résistantes au froid ont malheureusement l’inconvénient de pousser beaucoup plus lentement et je ne sais pas s’il sera possible un jour de voir des gunniis de 8m de circonférence dans nos jardins français… Il est tentant avec le changement climatique de miser sur des espèces plus exotiques et surtout à croissance plus rapides 😉

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