Les Cembros de la forêt de l’Orgère en Vanoise, Savoie

La Forêt de l’Orgère dans le Parc National de la Vanoise est réputée pour ses vieux peuplements d’arolles (pins cembros) et de mélèzes. En France, peu de zones de montagne concentrent autant d’arbres multi-centenaires.
Il s’agit bien-sûr d’un site protégé d’une richesse incroyable qui fait l’admiration des promeneurs et des scientifiques… Mais si la protection du site semble une évidence de nos jours, la forêt communale de l’Orgère a pourtant fait l’objet d’un incroyable conflit d’intérêt. Le Parc National et l’ONF se sont affrontés en justice pendant 15 ans !
L’Orgère deviendra même le symbole du combat de la protection de la nature contre la soumission à un régime de coupes forestières…

 Foret-orgere06Le Parc National de la Vanoise créé en 1963 ne comporte que très peu d’espaces boisés.
La forêt de l’Orgère (676 ha) dispose de 39 ha situés dans la zone centrale du Parc. Une aubaine pour les naturalistes qui peuvent y trouver un sanctuaire presque intact d’une vieille forêt de montagne. Mais l’Orgère se trouve aussi sur le territoire communal de Villarodin-Bourget dont la gestion est confiée à l’Office National des Forêts.
Les intérêts pour cette forêt d’exception divergent et chacun va tenter de faire de ce conflit une affaire exemplaire. Pour l’ONF et les élus locaux, toute la forêt de l’Orgère (y compris les parcelles de la zone centrale) représente un peuplement productif devant être exploité en futaie jardinée. « La forêt est affaire des forestiers, pas de gestionnaires de l’environnement et moins encore d’écolos ». Un projet d’aménagement établi en 1977 prévoit alors une coupe d’extraction de gros arbres pour 1979. La direction du Parc riposte immédiatement en gelant ce plan d’aménagement et les coupes qui y était prévues pour une période de 20 ans (moyennant une compensation financière de 120 000 francs…) pour maintenir le caractère exceptionnel du peuplement de l’Orgère. Mais l’ONF et la commune n’en sont pas restés là… Dès 1997, elles reviennent à la charge en proposant un nouveau plan d’aménagement avec des coupes forestières ayant comme objectifs :
– procurer des ressources à la commune
– favoriser le maintient du mélèze qui se régénère mal sous le cembro.
Le Parc s’oppose bien-sûr catégoriquement à ce nouveau plan d’aménagement. Il s’en suit alors une longue période de négociations et de recherches de compromis. Des experts sont mêmes dépêchés sur place et affirment que la forêt de l’Orgère n’est pas « particulièrement exceptionnelle ». Ce n’est finalement qu’en 2004 que les protagonistes s’accordent pour abandonner toutes coupes forestières dans l’Orgère. Cette fois c’est décidé, La forêt sera laissée à son évolution naturelle et le site prend la dénomination d’Observatoire de l’Orgère.
Vous retrouverez le détail de cet incroyable conflit dans l’article de Raphaël Larrère en 2009 : ici

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En ayant connaissance de cette histoire mouvementée, le promeneur et le naturaliste seront plus à même d’apprécier la richesse de ce peuplement d’exception.
La partie la plus intéressante du site se trouve sur une quarantaine d’hectares dans le vallon de l’Orgère (l’endroit où l’on plantait de l’orge).
Seul le versant Ouest est couvert par la forêt. Le bas du vallon se trouve à 1900 m d’altitude et le haut de la crête à près de 2500 m.
De 1900 m à 2000 m, c’est le mélézin qui domine. Il se mêle ensuite au pin cembro jusqu’à 2100 m. Au delà, le pin cembro reste majoritaire puis lutte péniblement jusqu’à 2300m d’altitude.
La dernière coupe (quelques vieux arbres) remonte à 1943. Et même avant, durant la période d’occupation sarde, les interventions dans cette forêt ont toujours été limitées à quelques prélèvements par les habitants de l’Orgère. Cette sous-exploitation permet aujourd’hui d’observer une forte concentration de très très vieux arbres et donne un vrai caractère de naturalité à cette forêt.
Le versant Ouest de cette montagne n’est pas très facile d’accès et un sentier de la nature traversant le massif à une altitude voisine de 2000m permet à chacun d’avoir un aperçu de la richesse de l’Orgère.
Voici quelques arbres d’exception que j’ai pu rencontrés sur le massif en juin 2015.

 le 1er rencontré se trouve en bas du sentier. Je l’ai baptisé « Le Cembro Henri IV » (en référence aux sapins Henri IV du massif de Belledonne).
Son âge pourrait être estimé à 400 ans et donc contemporain de nos vieux Tilleul Sully. Sa circonférence à 1,3m est exactement de 4,00m (1m tous les 100 ans ?) pour une hauteur mesurée au dendromètre suunto de 16m. Il est majestueux, il dégage une réelle puissance et son tronc presque droit diffère des vieux cembros tortueux et noueux .

Coordonnées géographiques : N 45,22643° E 006,67567° – Altitude 1947m –

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En continuant le sentier, on découvre la souche d’un vénérable cembro abattu en 1960. Il auraitpin-cembro-vieille-souche-orgere32 vécu jusqu’à l’âge de… 500 ans ! Ce qui n’est pas un record pour l’espèce dont certains atteindraient les 1 000 ans (de tels spécimens ne semblent pas présents à l’Orgère). De nombreux vénérables sont dans la tranche des 300-400 ans.
La circonférence de cette vieille souche, qui reste étonnamment peu dégradée depuis 50 ans, est de 5,3m. On pourrait imaginer que « Le vieux Cembro » devait faire entre 4,5m et 5m à 1,3m de haut.

Coordonnées géographiques : N 45,23111° E 006,67862° – Altitude 2005m –

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pin-cembro-vieille-souche-orgere34pin-cembro-vieille-souche-orgere33

En crapahutant au dessus-du sentier dans la parcelle 113, j’ai rencontré quelques vieilles écorces remarquables.
Deux arolles m’ont particulièrement impressionnés.
Le 1er, baptisé « Le Président de l’Orgère » lutte remarquablement pour sa survie dans cet environnement hostile. Une seule branche le retient encore à la vie… mais pour combien de temps !
La circonférence de son tronc éventré et presque totalement écorcé est de 4,15m à 1,3m de haut. C’est le plus gros que j’ai rencontré lors de ma visite et probablement le plus vieux vivant, d’où son titre de Président de l’Orgère.

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le 2nd est « Le Cembro du dolmen ». A son pied j’ai découvert tout le travail d’un oiseau indispensable à l’équilibre de cet écosystème si fragile. Le casse-noix moucheté est un acteur essentiel dans la propagation du pin cembro. Il est inféodé aux cembraies. Les graines charnues sont appréciées des rongeurs et du casse-noix. Avec son gros bec il casse les cônes et enfouit sous terre les graines pour constituer des réserves. Malgré un fantastique système de mémorisation (basé sur l’angle de direction par rapport à une position sur une branche) il oublie de nombreuses cachettes et favorise ainsi la germination des graines. Ce vieil arolle a soulevé au sol une pierre plate… donnant une impression de petit dolmen posé à son pied. Une super cachette pour déposer tout son butin bien à l’abri des intempéries. Le casse-noix moucheté est décidément bien malin… Mais le castor masqué l’est encore plus !
Sa circonférence à 1,3m est de 3,80m pour une hauteur mesurée au dendromètre suunto de 14,5m.

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Il ne s’agit pas dans cet article de faire un inventaire des vieux cembros de l’Orgère, alors je vous propose juste quelques photos d’autres arolles spectaculaires dans la parcelle 113 :

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La forêt de l’Orgère recèle également quelques mélèzes d’exception et certains vénérables  dépasseraient même les 600 ans (je n’en ai pas rencontré d’aussi vieux lors de ma visite). Mon attention était plutôt tournée vers les pins cembros mais je n’ai pas résisté au charme du « Mélèze 111 », un magnifique Larix de 3,90m de circonférence à 1,3m et 23,5m de haut portant fièrement la pancarte du début de la parcelle 111. On peut estimer son âge à 400 ans.
Coordonnées géographiques : N 45,23409° E 006,67904° – Altitude 2040m –

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Il est difficile en quelques heures de découvrir toutes les richesses de l’Orgère et de bien s’imprégner de l’atmosphère magique qui s’y dégage.
Le sentier nature traversant de part en part la forêt permet de découvrir ce lieu unique. Mais s’en éloigner pour vadrouiller dans la parcelle 113 (la plus intéressante) devient rapidement… épuisant, la progression n’est pas évidente à moins d’avoir des gènes de chamois !  Et finalement on peut se retrouver un peu frustrer de ne pas avoir tout vu.
J’ai quitté l’Orgère en me disant qu’il devait y avoir d’autres vieux cembros spectaculaires qui m’ont échappé certainement plus haut dans cette parcelle.
Alors c’est sûr, je vais devoir y retourner…

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Notes :
Tristan, notre Reporter du Chablais a visité le site en 2013 et lui a consacré un article sur son blog.
A voir également, une très belle vidéo (8 min) réalisée par le Parc de la Vanoise et montrant que tous les acteurs (Parc, ONF et Commune) sont cette fois-ci bien unanimes sur l’intérêt de laisser cette forêt à son évolution naturelle : ici.

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4 réflexions au sujet de « Les Cembros de la forêt de l’Orgère en Vanoise, Savoie »

  1. Superbe spot, une question me vient… quel est l’arbre poussant en France à la plus haute altitude ? Peut être qu’il faut aller le chercher vers la Cerdagne ??

    • bonne question Rémy, mais je crois que la réponse est beaucoup moins évidente…
      Il faudrait peut-être plutôt se demander quel est le ligneux pousse à la plus haute altitude en France ? Parce qu’à partir d’une certaine altitude (vers 2200m selon les versants) on entre dans ce que l’on appelle la « zone de combat ». Les conditions de croissance deviennent tellement difficile que l’arbre lutte péniblement pour sa survie et prend une forme arbustive ou rampante à cause de la neige, des avalanches, des éboulis…
      Les 3 arbres vedettes des altitudes extrêmes sont le Mélèze, le Pin cembro et le Pin à crochets (et le laricio pour la montagne corse). En fonction des versants et des massifs l’un ou l’autre atteindra l’altitude ultime (2300m ?).
      Mais des arbustes buissonnants complètent aussi la zone de combat : saules, aulnes, rhododendrons… et c’est souvent eux les derniers représentants des ligneux avant les pelouses alpines.

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