Les Hêtres reliques de la forêt de Valbonne, Gard

Ancienne propriété des moines de la Chartreuse, la Forêt Domaniale de Valbonne située dans le Gard rhodanien, s’étend sur 1382 ha.
Jusque-là rien de surprenant et aucune raison particulière de lui consacrer un article sur notre blog préféré. Sauf que dans cette forêt méditerranéenne, une petite particularité la rend absolument unique ! C’est à la faveur de la fraicheur de certains vallons que de vénérables hêtres ont trouvé refuge.
Du hêtre en pleine garrigue méditerranéenne à seulement 200m d’altitude, comment est-ce possible ?

Sa présence près de la Chartreuse de Valbonne est longtemps restée énigmatique et un sujet à controverse pour les forestiers. Le hêtre à Valbonne est-il une relique de la période glaciaire ou simplement une espèce introduite par l’homme ?

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Simple curieux ou naturaliste passionné, je vous recommande d’emprunter le petit sentier botanique aménagé derrière la Chartreuse. Les 3,4 km du parcours botanique permettent de découvrir en 11 stations la flore et les différents milieux forestiers de la forêt de Valbonne (Vallis bonna, la vallée fertile). Les surprises vont grandissantes, on s’aperçoit que le chêne pédonculé et sessile cohabitent avec les chênes blancs et verts.  Et c’est en serpentant dans la fraicheur du  vallon de la salamandre que les premiers Fagus font leur apparition, tels des dinosaures d’un Monde perdu.

Sans atteindre les dimensions colossales de certains hêtres de montagne (comme celui présenté par Yannick en Corse ou les hêtres isolés du plateau ardéchois), quelques-uns dépassent les 2,5m voir 3m de circonférence. Les plus anciens seraient âgés d’environ 200 ans. Le plus bel exemplaire que j’ai rencontré mesure 3,98m à 1,3m de haut (mesure prise en amont du talus). Un ancien pied jumeau accolé s’est effondré et finit de pourrir à côté. Sa hauteur mesurée au dendromètre vertex est de 26m. Son état sanitaire n’est pas excellent et il est fort probable que la pourriture du pied jumeau soit présente aussi de son côté.

Coordonnées géographiques de ce Hêtre : 44,24418°N 4,55554°E – Altitude 180 m –

 

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 La présence de ces hêtres entre 100 et 300m d’altitude reste unique en région méditerranéenne. Dans le département voisin quelques km plus au sud, le hêtre fait aussi de la résistance. Mais la comparaison s’arrête là car sa place est bien différente. Il est accroché à la face Nord de la Ste Baume à 1000m d’altitude et son statut de relique glacière ne fait aucun doute.
L’exception de la Forêt de Valbonne a fait couler beaucoup d’encre et les grands forestiers du XXème siècle ont longuement bataillé sur cette énigme (voir les différents articles dans les années 50 dans la Revue Forestière Française).

Pour essayer de percer le mystère des hêtres de Valbonne, il faut se pencher tout d’abord sur l’histoire de cette forêt :
La Chartreuse de Valbonne est fondée en 1204 par l’évêque d’Uzès. Elle abrita l’ordre des chartreux jusqu’en 1901. Les moines gèrent la forêt de la Vallis bonna dès la fin du XIIème siècle par la pratique courante de l’époque : pâturage et récolte de bois de chauffage. Leur gestion est très ordonnée et permet de préserver toute la richesse du milieu. En 1791, la forêt est mise sous séquestre et devient un « bien national ». Elle est exploitée en taillis pour les besoins des villageois. Mais la forêt est rapidement surexploitée et surpâturée, on est loin de la gestion patrimoniale pratiquée par les moines pendant plus de 500 ans… En 1815, elle devient Domaine Royal et se trouve gérée par l’Administration des Eaux et Forêts qui l’oriente vers un traitement en Taillis sous futaie. Mais étrangement, ce n’est qu’au xxème siècle que l’on prend conscience du caractère exceptionnel de la présence du hêtre. Dans certains secteurs aucune coupe n’est pratiquée, la forêt est en libre évolution depuis maintenant 50 ans. Le massif de Valbonne a rejoint le réseau européen Natura 2000 qui vise à préserver les habitats naturels les plus remarquables d’Europe. Et le site vient d’être intégré au programme « Forêts anciennes » du WWF France, une étude destinée à caractériser la naturalité des forêts méditerranéennes (on y découvre que les forêts anciennes et matures ne couvrent que 2% de la zone méditerranéenne française… ça fait froid dans le dos…).

Concernant l’origine du Hêtre à Valbonne, peu d’écrits attestent de son implantation ancestrale. On sait seulement que les plus vieux hêtres ont environ 250 ans et datent des grands travaux d’aménagement des Eaux et Forêts pour redynamiser cette forêt appauvrie par la surexploitation des villageois.

3 hypothèses sont alors avancées :

  • Relique glacière comme la hêtraie de la Ste Baume
  • Relique historique de plantations par les moines au Moyen-Age
  • Relique historique de plantations plus récentes en 1750

Des recherches récentes de l’Institut de botanique de Montpellier ont permis de dater au carbone 14 des feuilles prélevées dans un Tuf calcaire. Les résultats sont absolument affirmatifs : la présence du hêtre est antérieure à l’an 1000 ! Mais pour une raison étrange, les résultats ne semblent pas avoir été publiés officiellement. Cependant, ces tests  confirment bien le statut de relique glacière du hêtre à Valbonne. On a d’ailleurs longtemps pensé, à tort, que les hêtres de Valbonne et de la Ste Baume, n’étaient que des rescapés des périodes glacières et se trouvaient en survivance sur le déclin. En fait, il n’en est rien ! Les botanistes ont montré qu’à Valbonne le hêtre est très dynamique, les semis abondants dans les trouées et les tiges assez vigoureuses à la faveur d’une pluviométrie suffisante. Le hêtre a toute sa place dans les combes et dépasse souvent les 20m de hauteur.
Mais avec les périodes de sécheresse des dernières années, les premiers signes de dépérissement apparaissent. Ces Fagus ancestraux pourraient bien être les futures victimes du changement climatique à venir. Un bien triste destin que même l’illustre forestier Jean Pardé n’avait pas envisagé dans son article dans la RFF en 1956 :  « relique glaciaire peut-on penser, mais combien fragile, et que seule la protection constante du forestier sauve de l’anéantissement ».

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9 réflexions au sujet de « Les Hêtres reliques de la forêt de Valbonne, Gard »

  1. Superbe article
    Merci Castor pour le partage (et merci à Guy pour le lien qui complète l’article). C’est vraiment très intéressant. Dans l’ouest on retrouve les mêmes interrogations avec le sapin pectiné normand de l’Aigle (Orne).
    Ces essences reliques sont des ressources génétiques précieuses pour les années à venir !

  2. Encore un bel article,
    une fois sur place il y a aussi quelques jolies arbres dans les cours interieures, notamment une tres belle glycine, deux maronniers, et un cedre qui devait surement etre un peu plus beau il y a encore quelques annees…
    Merci pour les souvenirs !

  3. C’est une essence bien dotée pour l’altitude mais espérons qu’elle ne quitte pas nos belles plaines, quelle bonheur d’évoluer dans les sous-bois d’ hêtraies !

  4. Merci pour vos commentaires et pour le lien ajouté par Guy qui relance le débat sur la présence historique de ces hêtres dans ce lieu de garrigue. Cette absence de lien entre le « hêtre » et la toponymie locale est vraiment troublante alors que toutes les autres essences présentes ont donné un nom de lieu dans ce secteur.

    -> Hylea : je n’ai pas eu le temps d’entrer dans le monastère (il faisait tellement beau que j’ai préféré aller flâner en forêt 😉 ), il y a certainement de beaux trésors aussi à découvrir… pour une prochaine fois 🙂

  5. Il n’est pas toujours évident de retrouver l’origine du hêtre dans la toponymie locale. Pour exemple voici quelques noms de village ou de lieux donnés en rapport au hêtre par Joseph Chauveau dans son livre « Arbre et lieux » : Puy-du-Fou, Le Terrier du Four, les Trentes Fours, Beau fou, Tournefou, Torfou, Le Fayan, le Foyant, le Fayard, Faye-sur-Ardin, La Foye-Monjault, Savigny-sous-Fay, Fémolant, Malfoie, etc… et ceci uniquement pour la région Poitou-Charentes et Vendée. Il faut aussi tenir compte des modifications des orthographes au fil du temps. Une recherche plus approfondie sur les anciens cadastres permettrait certainement de retrouver un lien car de nombreux noms de lieux-dits ont étés supprimés.

  6. C’est vrai que le lien entre l’arbre et le nom du lieu est parfois bien éloigné, surtout pour le hêtre qui prend de multiples variantes.
    L’étude datant des années 50 a l’air d’avoir été faite avec beaucoup de sérieux mais peut-être qu’ils n’ont pas été jusqu’à la recherche des anciens noms de cadastres…

    J’attache aussi toujours beaucoup d’importance au nom des lieux dits qui nous apportent beaucoup d’infos, mais ils ne sont pas toujours faciles à déchiffrer.

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