Les thurifères de St-Crépin, Hautes-Alpes

Je vous propose de célébrer de façon arboricole l’éphéméride du 25 octobre : la Saint Crépin, en se rendant dans les Alpes du Sud.
Le petit village de St Crépin, niché sur la rive gauche de la Durance, semble présenter bien peu d’intérêt aux yeux des automobilistes filant à vive allure sur la Nationale 94.
Et pourtant, quelle erreur ! Il existe au moins deux bonnes raisons de s’y s’arrêter. La première, pour l’excellente table étoilée qui fait la réputation gastronomique du village et la seconde, pour son versant aride peuplé d’une incroyable population de Genévrier thurifère.
Pour découvrir ces thurifères, cliquez sur « Lire la suite ».
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Note : les deux ne sont pas incompatibles, mais pour les passionnés de beaux ligneux que vous êtes, je suis sûr qu’un pique-nique au sommet des Guions vaut bien toutes les tables étoilées du monde.

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La thuriferaie de St Crépin a fait l’objet de très nombreuses études et alimenté une abondante littérature. Rien d’étonnant, ce site est absolument exceptionnel et n’a pas d’équivalent en France.
St Crépin, c’est la Forêt de Tronçais du thurifère !
Pourtant, le genévrier thurifère n’est pas une espèce rare dans les Alpes du Sud, on le trouve à l’état disséminé sur les versants les plus arides, là où aucun autre ligneux n’ose s’aventurer. Mais la particularité de ce versant est la densité incroyable d’arbres multicentenaires voire pour certains, millénaires !
Quelle autre forêt française offre une telle concentration d’ancêtres ?
Certainement aucune…
Ce peuplement remarquable, facilement accessible, a rapidement été identifié par les forestiers. Dès 1922, le Directeur de l’École Forestière de Nancy tombe sous son charme. Il achète toute la zone à la municipalité pour en faire un « parc national en miniature, aux fins d’enseignements forestiers ». C’est actuellement l’ONF qui a en charge la gestion de ce patrimoine pour l’École de l’ENGREF.
Pour faire découvrir toute la richesse du site, un sentier a été restauré du bas du village jusqu’au hameau des Guions. Le parcours, baptisé le « Sentier des thurifères « , est remarquablement bien aménagé et agrémenté de plusieurs panneaux richement documentés sur cette espèce méconnue.
Une mise en valeur qui me rappelle le sentier traversant la cembraie de la Forêt de l’Orgère en Savoie.
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Pour ne pas alourdir de façon inutile cet article, je ne détaillerai pas toutes les particularités de cette espèce, ni son rôle social auprès des habitants. Tout est très bien expliqué sur les panneaux jalonnant le sentier. Il faut bien que je vous laisse un peu de matière à découvrir sur place !
Voici plutôt quelques portraits de thurifères aux formes fantasmagoriques et mon ressenti sur cette visite si particulière.
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L’écorce grise se détachant en lanières lui donne un aspect pelucheux et une allure de Yéti des montagnes.
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Le minéral s’incruste partout, jusque dans son cœur. Le règne végétal et minéral forment ici une union parfaite. On retrouve même de gros blocs de pierres perchés en hauteur, coincés entre deux fourches et hissés au fil du temps au-dessus du sol.
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Mais la thuriferaie de St-Crépin est-elle vraiment unique ?
Oui, pour deux raisons : elle est facilement accessible aux scientifiques et offre une concentration de très vieux sujets exceptionnelle en France. Pourtant les stations à thurifère (appelé chaïnet localement) ne sont pas rares dans les départements du 04 et 05 et remontent même au nord jusqu’à Grenoble. Il est présent également en Corse et dans les Pyrénées. Concernant le peuplement le plus réputé de la chaîne pyrénéenne (Marignac, 31), un incendie provoqué par la foudre en 2003 l’a détruit en grande partie (cliquer ici, puis sur le lien en haut à droite). Le feu représente le seul véritable fléau pour les thuriferaies.
Hors de nos frontières, de vénérables spécimens se rencontrent sur les plateaux désertiques d’Espagne (cf. le site Arbres Monumentaux). Il est aussi l’arbre emblématique du Haut-Atlas marocain avec des fonctions sociales ancestrales très fortes.
Le genévrier thurifère fait même l’objet de colloques internationaux réguliers… Il est devenu le symbole des espèces ligneuses menacées en Méditerranée.
genevrier-thurifere-st-crepin04Revenons sur notre versant aride de St Crépin, où le peuplement prend différentes formes selon l’altitude. Les plus vieux se trouvent dans les falaises de la partie haute (thuriferaie primaire), la moins accessible et ont certainement ensemencé la zone plus basse (thuriferaie secondaire) traversée par le sentier. Dans cette partie proche du village, les habitants ont utilisé cette ressource ligneuse essentiellement pour des piquets de vigne à cause du caractère imputrescible de son bois. L’espèce a la particularité de rejeter, il est étonnant de trouver de vieilles cépées de thurifères et même quelques arbres têtards.

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Mais vous vous doutez bien que je ne suis pas monté sur ce chemin uniquement pour prendre des photos, j’étais bien décidé aussi à ramener des mesures hors normes pour cette espèce. Toutefois, il n’est pas facile de dérouler précisément le décamètre autour d’arbres aussi biscornus.
Voici ceux qui ont retenu toute mon attention, avant d’atteindre bien-sûr l’arbre emblématique du site : l’Éléphante.
genevrier-thurifere-vieille-souche-st-crepin64genevrier-thurifere-thuri-ancetre-st-crepin83Il est impossible de connaitre précisément l’âge de ces vénérables. La croissance est extrêmement lente dans cette terre rocailleuse. Il ne subit pas les conditions extrêmes de son cousin le Genévrier de Phénicie, habitué à jouer les équilibristes sur les falaises, mais le thurifère ne pousse que de quelques millimètres par an comme le montre la photo ci-dessous :

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Dans ce contexte, il est difficile d’imaginer depuis combien de temps « l’Éléphante » est accrochée au-dessus de la vallée de la Durance. Les experts se sont penchés sur la question pour en arriver finalement à la conclusion qu’elle était âgée au moins de 1000 ans… à quelques centaines d’années près ! Ce thurifère emblématique est un pied femelle. Comme tous les genévriers, les mâles et femelles sont séparés. Les habitants de St Crépin lui préfèrent le surnom de « la Mère » car il est fort probable qu’elle soit à l’origine d’une bonne partie du peuplement actuel.
Coordonnées géographiques : 44,71340°N 006,60737°E – Altitude 1115m –
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La partie lisse et grise que l’on aperçoit à l’aval de son pied n’est pas un rocher comme on pourrait le penser a priori. Il s’agit d’un second pied effondré dont l’écorce est partie et le bois s’est poli avec le temps. Cette forme particulière complique terriblement la prise de sa circonférence. Elle est annoncée habituellement à 7m. J’ai essayé de dérouler mon décamètre en m’écartant le plus possible de cet ancien double pied et j’obtiens 6,20m de circonférence à 1,30m. Une mesure qui ne peut être qu’approximative compte tenu de la base du pied de l’Éléphante (ça correspond à quelle pointure ?).
La mesure de sa hauteur au dendromètre suunto est de 10,5m. Elle correspond à peu près à la hauteur maximale rencontrée dans la thuriferaie.
Outre ses dimensions éléphantesques, ce qui m’a vraiment surpris, c’est l’apparente vitalité de cette vieille dame. Aucun signe de faiblesse ne trahi son grand âge, son houppier est dense et bien fourni. Il est vrai que l’espèce est peu sensible aux attaques d’insectes et de champignons.
Les photos ci-dessous montrent le détail de son tronc tortueux :genevrier-thurifere-elephante-st-crepin111genevrier-thurifere-elephante-st-crepin109Après le stade de la fascination, place à la séquence émotion… Un adorable éléphanteau semble gambader près de sa maman éléphant. Un éléphanteau âgé probablement de 300 ou 400 ans, mais l’échelle du temps n’est pas la même dans le monde des thurifères. Il affiche déjà une belle circonférence de 3,07m. En revanche, son houppier semble avoir été taillé par l’homme il y a de nombreuses années, ce qui lui donne une forme étrange. On pourrait donc se trouver en présence d’une nouvelle espèce : un « éléphanteau-têtard » !
genevrier-thurifere-elephanteau-st-crepin100Tout semble merveilleux dans ce monde oublié. Le temps évolue à un autre rythme. Dans ce royaume bâti en marbre rose de Guillestre, qui pourrait contrarier la suprématie du thurifère ?
Pourtant, une ombre plane sur ce petit paradis… La population vieillit et les bébés thurifères ne sont pas assez nombreux pour la pérennité du royaume.
Comme c’est souvent le cas dans ces milieux extrêmes, l’écosystème qui s’est développé est très complexe et d’une grande fragilité. Jusqu’à présent, nous n’avions pas encore évoqué le règne animal. Pourtant, il a un rôle primordial dans la thuriferaie. Une multitude d’insectes vivent dans ce milieu. Et certains n’ont d’autres moyens de subsistance que de s’attaquer aux galbules (les fruits) du thurifère. Les deux tiers des cônes, à peine tombés au sol,  seront ainsi dévorés ou parasités. Et ce n’est pas tout, le mauvais sort continue à s’acharner sur la descendance du thurifère. Seul 1% des galbules réussiront à germer, les autres resteront dans une phase de dormance (les Belles au bois dormant sont légion dans le royaume des thurifères). Une dormance qui peut toutefois être levée lorsque les galbules passent dans le système digestif des grives (leurs Princes charmants). Ces oiseaux semblent jouer un rôle majeur pour la survie de la thuriferaie.
Comme le précise l’un des panneaux du sentier :
« L’exceptionnelle longévité des thurifères lui permet sans doute de compenser la faiblesse de sa régénération ».
genevrier-thurifere-st-crepin23La photo ci-dessous montre la conquête progressive du thurifère sur les terrasses délaissées par l’agriculture :
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Si vous êtes arrivés jusqu’au bout de la lecture de cet article, c’est que vous êtes certainement tombé aussi sous le charme de cet endroit magique. Il ne reste plus qu’à vous y rendre pour passer du virtuel à la réalité et vous imprégner de l’atmosphère qui y règne : l’émotion de se retrouver au pied de l’Éléphante, la sensualité du touché de l’écorce pelucheuse du Yéti des montagnes, l’odeur enivrante du genévrier à encens, la vue panoramique sur la vallée et le Massif des Écrins… seule ombre au tableau, le bruit du trafic des camions sur la N94 venant troubler la quiétude du royaume des thurifères.
Et pourquoi ne pas en faire un lieu de pèlerinage dédié aux arbres remarquables pour tous les amoureux des vieilles écorces. Il faudrait alors choisir la date symbolique de la Saint Crépin, le 25 octobre. Les plus pénitents devront gravir le sentier pieds nus, tandis que d’autres tourneront 7 fois autour de l’Éléphante pour que leurs vœux arboricoles se réalisent…mais chacun pourra exprimer sa foi dans les arbres vénérables librement, du moment qu’elle est pavée de bonnes intentions !
Alors, rendez-vous à Saint-Crépin ?

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11 réflexions sur « Les thurifères de St-Crépin, Hautes-Alpes »

  1. merci pour cette contribution passionnante et passionnée. J’étais loin d’imaginer l’existence de telles reliques près de chez nous ! Vivement une escapade sud-alpine…

  2. Merci pour cet article très intéressant. J’ai planté 3 ou 4 thurifères dans mon jardin, mais leur âge se compte encore en années et leur diamètre se mesure en mm.
    Juste une petite remarque : je ne pense pas que les pierres coincées entre les branches se soient hissées au cours du temps. C’est une action humaine, ou éventuellement la conséquence d’une avalanche (cela supposerait un très fort enneigement).

  3. Castor, tu nous avais promis une surprise pour la saint Crépin !
    tu nous en avais presque trop dit , et j’attendais avec impatience le jour fatidique .
    Merci pour cet article accompagné de superbes photos.
    Quel atmosphère il doit régner dans ce lieu magique.

  4. Merci pour vos commentaires bien sympas et je suis ravi de vous avoir converti à la Saint Crépin 🙂
    Il est vrai, il reste un mystère sur l’origine de ces blocs de pierres perchés en hauteur (cf. photo 14)… action humaine, mécanique… mystique ? 😉 il y avait aussi quelques offrandes très discrètes au pied de l’éléphante…

  5. Quel spot! Les arbres sont magnifiques bravo pour cet article.
    Je suis aller voir les arbres espagnol que tu cites, ils sont fantastiques toutefois le lieu est peu trop propre, le site de St Crépin semble plus sauvage avec des sujets très biscornus, j’imagine le plaisir que tu as eu a déambuler dans cet endroit!

  6. Je ne connais pas ces thurifères espagnols, ils paraissent très spectaculaires mais dans un type de peuplement qui semble différent de celui de St Crépin. Ce serait chouette si tu nous montrais quelques photos sur le blog 🙂

  7. Bonjour les arboricoles!

    Habitant Guillestre je rends visite régulièrement à ces vénérables. Lors de ma visite d’hier, triste surprise : l’éléphante a perdu plusieurs branches maîtresses, tombées dans l’hiver (pourtant ni très neigeux ni très venté). Elle a triste mine, mais survivra sans doute …

    Quant aux pierres, pas bien mystérieux. Le terrain calcaire est relativement instable dès qu’on sort du chemin. Même une petite pierre, dégagée par un animal (ou un humain) le dégel, un orage … peut en entraîner des plus grosses qui au bout de quelques dizaines de mètres de chute peuvent rebondir assez haut et se coincer dans les arbres. On voit ça partout en montagne, mais la forme buissonnante des genévriers et leur résistance leur permet de bloquer des pierres qui feraient casser net des arbres moins robustes.
    Avalanche de neige, rare ici. C’est un versant abrupt, bien exposé, et d’altitude modérée qui ne retient pas beaucoup la neige.

  8. Quelle triste nouvelle… effectivement, c’est étonnant avec l’hiver sans neige que l’on a eu que l’éléphante ait subi autant de casses. Pourtant à mon passage en octobre dernier elle semblait en pleine forme (pour son âge), sans signes de faiblesse apparent.
    Si vous avez quelques photos à nous transmettre on pourrait les ajouter à l’article.

    Merci d’avoir levé le mystère des pierres perchées à St Crépin ! 😉

  9. Bonjour,
    je découvre par hasard votre blog sur les thurifères que je suis allé photographier en octobre 2016, une semaine avant vous (en deux séances de « pose », 1000 -mille- photos…) afin de conserver une documentation exhaustive sans être complète sur ces arbres. J’ai pu faire une exposition de certaines photos, en Moselle, où bien entendu, ce peuplement est inconnu, y compris de randonneurs ayant ratissé les Alpes du Sud. Une personne signale que l’Eléphante a, depuis, subi des outrages (en fait dus à la neige tardive), cela m’a été rapporté effectivement par un chef de chantier de l’ONF, rencontré dans le Champsaur, en octobre 2017. D’où l’intérêt de procéder à un inventaire photographique sans piétiner les semis éventuels…
    Bravo à vous pour ce blog que je vais suivre, car, bien que Lorrain, je viens très souvent sur le Vercors et le Briançonnais et je m’intéresse particulièrement aux arbres.
    Une petite référence de livre (acquis à St-Bonnet-en-Champsaur, en octobre) : Arbres remarquables des Hautes-Alpes (association Méluzine) chez Actes Sud, qui, pour le genévrier thurifère, reprend surtout les photos N&B d’André Ceccaroli (seul livre photo sur ce sujet, mais que je trouve un peu petit, paru en 2014).

    • Le site est vraiment unique en France et représente un incontournable pour tous les passionnés de nature dans les Alpes du Sud.
      🙂 🙂 🙂
      Je suis sûr que vous trouverez sur notre blog de quoi satisfaire votre curiosité arboricole, que ce soit par chez vous en Lorraine ou dans le Vercors où vous vous rendez souvent.
      Et puis peut-être que vous aurez envie de rejoindre notre petite équipe de reporters et nous faire découvrir quelques unes de vos belles trouvailles… 🙂

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